Ce passage est tiré du tome 1 "Basculement" de la série Hermorrhage.
ATTENTION : si vous souhaitez lire le roman, ce qui suit est un SPOIL (c'est un des chapitres)
English version : https://www.furaffinity.net/view/44695760/
- Maggie, appelle Thierry, dit Christophe sans élever la voix, comme si elle se trouvait à côté de nous.
Il me prit dans ses bras lorsque mes genoux lâchèrent. J’avais l’impression d’être une plume pour lui. Il traversa l’allée, passa devant Maggie qui raccrochait le téléphone et qui lui emboîta le pas
- Quelles sont mes chances d’infection ?
- Cent pour cent, me garantit Christophe.
- Je demandais pour être sûr… Je préférais tes annonces précédentes concernant ce sujet.
- Ton corps peut encore rejeter le virus…
- Combien de chance ? demandai-je.
- Infime… La salive est un vecteur de transmission extrêmement puissant pour le VLS.
- J’espère que je ne perdrai pas mon sens de l’humour au moins ?! Il me fit un pâle sourire.
Deux minutes plus tard, il me déposa sur un des lits de l’infirmerie, l’air grave.
- Si tu veux mettre le plus de chances de ton côté, il faut que tu restes calme et que tu acceptes ce que tu vas devenir. Il faudra également contrôler la bête qui va naître en toi. Rien n’est facile dans ce qui t’attends.
Maggie me regardait, l’air livide, les larmes aux yeux, remplis de regrets.
- Je ne suis pas mort. Il ne faut pas te mettre dans cet état.
Elle partit.
- J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
Christophe fit non de la tête. Puis il découpa à l’aide d’un ciseau mes vêtements afin de traiter mes blessures.
- Tu parlais d’une bête ?
- Oui. Le Virus Lupus Satanis transforme la personnalité du porteur. Il met en exergue les pulsions primaires, animales. Le plus souvent le VLS développe nos penchants pour la violence, l’envie de chasser, de dominer, de tuer… Certains développent une rage incontrôlable, d’autres meurent de chagrin. Je connais des garous qui se sont mis à se délecter de la terreur qu’ils inspirent. Ces changements, tu ne les remarqueras peut-être même pas, comme s’ils avaient toujours fait parti de toi. Soit tu arriveras à te contrôler, soit tu sombreras dans la folie.
Cette fois, c’était la merde. J’avais une chance sur deux d’y rester sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Ne pas avoir le choix, ne pas être maître de mon destin, était ce que je détestais le plus. Il ne me restait que quatre jours, quatre putain de jours de stage. J’avais filé –presque– droit, minimisant les risques, pourtant nombreux, pendant plusieurs semaines. Et pour une guéguerre de filles, je me retrouvais dans cette situation.
Le médecin arriva alors que j’étais allongé, plongé dans mes pensées. Christophe avait tiré une chaise et s’était assis à côté de moi. La magie était à nouveau maîtresse sur le monde.
- Si vous m’avez encore fait venir pour… Sa voix mourut. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- Morsure, répondit Christophe d’un ton anormalement neutre.
- Et son bras ?
- Morsure.
- Qui ?
- Emma et Caroline. Dans cet ordre, à trois secondes d’intervalle.
- Qu’est-ce qui leur a pris ?! questionna le doc, les yeux écarquillés.
Il se reprit rapidement mais ses mouvements étaient nerveux. Il retira mes bandages. Mes blessures étaient déjà en train de se refermer. Il jura et me fit une prise de sang. Il s’éloigna avec le liquide rouge en grommelant.
Je reportais mon attention sur Christophe. Celui-ci affichait un air de regret.
- Ce n’est pas ta faute, le réconfortai-je.
Il me regarda dans les yeux tandis que son expression devenait soudainement dure.
- Oh, ce n’est pas comme si mon rôle était de te protéger, dit-il sarcastique.
- Je serais mort bien avant ça, si tu n’avais pas été là.
- Donc parce qu’avant j’ai bien fait mon boulot, je peux laisser passer cette erreur, railla-t-il, amer.
- Tu peux laisser passer cette erreur, parce que je t’en fais la demande. Cela n’avancera personne, que tu t’en croies coupable. Je n’avais pas envisagé cette option, car dans la vie je préfère prendre le moins de risque possible. Je choie ma vie, même si jusqu’ici elle était plutôt monotone. Je vois tout cela comme une expérience, peut-être la dernière, certes.
- Tu dis ça maintenant, mais qu'en sera-t-il une fois ton cauchemar commencé ? Regarde Maggie : si elle avait le choix, elle préférerait être humaine. Et Tiphanie, tu as vu ce que sa rancœur a apporté !
- Je ne suis pas Maggie, ni Tiphanie. Je ne vais peut-être même pas survivre. Je veux simplement que tu ne te bourres pas le mou, quoi qu’il advienne.
Il ne répondit pas.
- S’il te plaît, promets-le-moi, le relançai-je.
Il quitta l’infirmerie.
Thierry réapparut.
- Tu es fortement infecté. Ton cas devrait être rapidement réglé.
Il faudra que je change de médecin traitant, celui-ci n’a aucun tact.
- Ce qui veut dire ?
- Le virus va se développer dans tout ton corps. Une fois que cela sera fait, la métamorphose commencera. Ensuite trois options : tu mourras, tu deviendras fou, ou tu seras un métamorphe loup ou tigre.
- Je coche le troisième choix, n’importe quelle option m’ira.
- Ahhh, les jeunes…Si ça pouvait être aussi simple…
Ahh, les vieux …
***
À midi, Maggie apporta deux super plateaux repas : viande XXL. Nous mangeâmes ensemble. Cette fois, j’engloutis le demi kilo de viande et les pâtes.
- Maggie, puis-je téléphoner ?
- Bien sûr !
Elle m’apporta le téléphone. Je composai le numéro de la maison.
- Salut sœurette.
- Coucou frérot.
Je pris une intonation grave.
- Je t’appelle pour vous informer que je ne rentrerai pas pendant quelques jours. Je pris un air super heureux. Les métamorphes m’offrent des vacances pour me remercier !! Je pars pour la Provence !
- Pourquoi le sud de la France ? Tu ne pouvais pas choisir l’Italie ? Ou la Corse ?
- Ils m’ont limité à un budget, mentis-je. Et comme j’avais envie de soleil, j’ai opté pour la mer Méditerranée.
- Pfff chanceux. Je t’ai aidé, j’ai pas le droit à quelque chose ? demanda-t-elle jalouse.
- Je demanderai. Ou pas.
- Mouai. Je compte sur toi ! Je transmettrai l’info à Fabrice. Tu comptes revenir quand ?
- Ça dépendra de la vitesse à laquelle j’utilise la cagnotte, dis-je évasivement.
- Et tu pars quand ?
Je pris une voix légèrement excitée :
- Ce soir !
- Quoi ! Aussi précipitamment ?! Pfff… éclate-toi bien et envois nous une carte postale.
- Je ne sais pas si j’aurai le temps avec toutes ces baignades de prévues, le sable chaud, le soleil, les apéros…
Elle raccrocha. Au moins, elle ne changeait pas. Je tendis le combiné à Maggie.
- Si jamais ça se passe mal… Appelle chez moi dans deux jours, demande de mes nouvelles, en t’inquiétant du fait que je ne t’ai pas appelé et que je devais le faire. Je vous laisserai trouver un prétexte pour ma mort. Si possible rendez leur mon corps, c’est plus facile pour le deuil.
- Tu vas t’en sortir ! me soutint Maggie, plus pour se convaincre elle-même.
- J’espère bien. C’est juste au cas où.
On tapa. Le doc entra.
- Je viens faire un nouvel examen.
Il vérifia mes blessures. Elles étaient brûlantes mais complètement refermées. Une belle peau rose remplaçait les traces de crocs. Il me prit un peu de sang, et partit l’analyser dans une salle à côté.
- Maggie ?
- Oui ?
- J’aimerais te poser une question, mais tu n’es pas obligée de répondre. Christophe pense que tu n’es pas heureuse. Est-ce le cas ?
- Ce n’est pas la joie, mais j’ai connu pire.
- Est-ce parce que tu es une métamorphe ?
Elle réfléchit.
- Il n’y a pas que ça, mais ça y fait beaucoup.
Je laissai un blanc. J’aurais aimé qu’elle continue, mais je ne voulais pas la forcer.
- Le plus souvent, la hiérarchie des changeformes est sur la base de dominé – dominant. Comme tu as pu le voir, je suis plutôt en bas de la chaîne. Ce n’est pas toujours facile. J’ai eu de bons moments avec ma première meute, mais celle-ci n’a pas tenu. Mes expériences suivantes furent abominables. Tout dépend de l’alpha et des règles qu’il a établies. Chaque meute peut avoir ses propres règles et de nombreuses meutes sur Paris sont dirigées par la force brute, sans véritable équité. Depuis ma dernière expérience, et grâce à mon travail à l’ambassade, j’ai pu éviter jusque là de rejoindre à nouveau une meute. Mais être seule est tout aussi difficile.
Thierry entra à nouveau. Il s’approcha et m’ausculta les yeux. Il avait l’air inquiet. Maggie le remarqua et le suivit à l’extérieur de l’infirmerie. Maggie resta dans l’encadrement de la porte. Ils chuchotèrent. Maggie se décomposa avant de revenir vers moi.
- Qu’est-ce qu'il a ?
Elle ne dit rien.
- Aie ! C’est mauvais à ce point-là ? dis-je en rigolant.
Elle rassembla son courage.
- Le virus s’est énormément développé. Il est très virulent…
Et…
- La transformation aurait dû commencer.
- C’est grave ?
- Je ne sais pas, mais cela inquiète le doc.
Elle resta avec moi jusqu’à sa reprise du travail. À son départ, mon état n’avait pas évolué d’un pouce.
***
Vers le milieu de l’après-midi, une douleur s’éleva dans mon pied gauche. Au premier abord, je ne relevai rien d’anormal, cependant le calvaire empira rapidement. Je ne pus retenir plusieurs gémissements. C’était comme si on avait attaché le bout de mon pied à un camion et que celui-ci tirait inlassablement.
Le doc arriva. Il vit rapidement que mon pied s’était allongé de plusieurs centimètres. Un nouveau pic de douleur me fit hurler. Des larmes coulèrent sur mes joues.
Le souffle court, les paroles saccadées, je réussis à parler :
- Des antidouleurs ?!
- Je suis désolé, cela ne servirait à rien, me répondit Thierry.
- S’il vous plaît, suppliai-je
Il me fit non de la tête, le regard sincèrement désolé.
De nouveau le camion tira.
- AAaaaaaaaaaaaaaaaaah !
Je saisis mon pied anormalement long, essayant de l’empêcher de s’allonger davantage. Cela ne servit à rien. Un nouvel élan de torture me parcourut. Une douleur vive et lancinante continua de marteler mon pied, remontant dans le genou. Celui-ci grinça, je me mis à taper le matelas de toutes mes forces sous la souffrance. Mes orteils rejoignirent la partie. Je hurlais lorsque plusieurs tendons se rompirent face à l’étirement. Puis les transformations cessèrent, me laissant avec une jambe trop courte, un genou inverse dont l’os était visible, un pied et des orteils longs. Le tout ne ressemblant à rien d’humain, ni d’animal. La douleur diminua à la limite du supportable. Mon lit était trempé, mon visage inondé par les larmes. Ma voix était cassée d’avoir hurlé à la mort. Je souffrais.
Le répit ne dura que quelques minutes. Mon épaule droite picota, ma peau fit place à une fourrure orange et noir. Elle poussa et poussa, au point que j’avais l’impression d’avoir une perruque de cheveux longs sur l’épaule. Le virus choisit ensuite de changer quelques-uns de mes organes internes. Je vomis à deux reprises. J’avais l’impression que des coups de batte m’étaient donnés de l’intérieur. À bout de forces, mes hurlements se transformèrent en gémissements. Je m’évanouis en début de soirée, lorsque ma main droite commença à changer et qu’une oreille de loup se formait sur le haut de mon crâne.
Une présence me réveilla. Mon corps n’était que douleur et souffrance. J’étais par terre. J’entrevis Christophe. J’eus énormément de mal à parler, ma mâchoire inférieur s’étant avancée de quelques centimètres. Malgré mon état déplorable, l’esprit embrumé et ma vision trouble, je saisis tout de même l’occasion de lui parler.
- Dehande hoi hardon, essayai-je d’articuler.
Il comprit que j’étais réveillé. Il s’approcha des barreaux de la cage. Tiens, je suis dans une cage… C’est bizarre comme traitement médical…
- Dehande hoi hardon, repris-je lentement.
Il mit du temps à comprendre ou à formuler :
- Je te demande pardon, j’aurais dû te protéger.
Nouveau supplice, comme si on m’enfonçait un pic à glace dans le crâne. Mon visage se crispa, les larmes voulurent perler, mais rien ne sortit. Je dus attendre un peu pour reprendre ma respiration.
- Je he hardonne !
Il fallait qu’il dépasse cette épreuve, quel qu’en soit le résultat. Même si cela prendrait du temps, ces trois mots l’aideraient. Ma tête redevint souffrance. Je perdis à nouveau connaissance. Cependant, je crus entendre Christophe m’ordonner de rester en vie.
***
Des voix criaient à côté de moi. J’émergeais, ébloui par la lumière du jour.
- C’est fini ! conclut Thierry.
Qu’est-ce qu’est fini ?
- Mais il n’a cessé de se transformer tout au long de la nuit, supplia Christophe.
- Cela fait trop longtemps qu’il se transforme, nous ne pouvons plus rien pour lui, dit une voix connue mais dont le nom ne me revint pas.
Je ne sentais plus mon corps, juste un amas de douleur. Je ne voyais que d’un œil et toutes les couleurs semblaient délavées.
- Le virus est dix fois plus concentré que la limite la moins acceptable ! Il ne pourra pas revenir, regretta le doc.
Personne ne sembla avoir remarqué mon réveil. Les sens des métamorphes n’étaient plus ce qu’ils étaient …
- Il vaut mieux abréger ses souffrances et ne pas attendre qu’il perde la raison, reprit calmement Thierry.
Christophe ne répondit pas.
Ils vont me buter !
Je parvins à pivoter ma tête de quelques degrés et aperçus l’étendue des dégâts dans un miroir collé sur une porte de placard. J’étais allongé au fond de la cage, à moitié recroquevillé. Mon visage était encore majoritairement humain. Cependant, ma mâchoire inférieure était trop large et avancée, couverte d’un duvet gris. Mes oreilles avaient disparu, laissant la place à deux oreilles de loup, une bien droite au-dessus de ma tête, l’autre sans poil à l’exact emplacement de mon oreille humaine. Un de mes yeux était enflé comme si j’avais reçu un coup de poing. Mon corps était encore plus bizarre. Des touffes de fourrure étaient apparues ici et là, grises, noires, oranges, voire mêlées. Mon bras droit s’était transformé en une patte de loup alors que mon épaule, orange et noir, était massive et disproportionnée. Mon bras gauche était humain sauf ma main, qui était griffue et déformée. Ma colonne vertébrale s’était étendue, laissant apparaître une minuscule queue de loup. Ma jambe droite était quasiment devenue une patte de tigre. L’autre aussi sauf qu’elle se finissait par un pied humain poilu. Aucune proportion n’était respectée, j’étais devenu un monstre de foire.
Je refermai mon œil valide. Le choix ne m’était pas donné, j’allais simplement mourir. Je voulus protester. Un grognement sorti de ma bouche. Un conflit hurlait en moi : le loup dominant, ne voulant pas céder face à un autre. Quant au tigre, il s’amusait de l’excitation du loup, le poussant toujours d’avantage. J’observais la scène impuissant. Si j’intervenais, l’un ou l’autre me tuerait facilement. J’avais choisi de mourir. Voilà ce qu’avait choisi ma partie humaine : la mort par peur du danger, par simple calcul des probabilités.
Hors de question ! Je me dirigeai vers le tigre, et me plaçai devant lui. Celui-ci arrêta d’ennuyer le loup. L’aura de ce dernier en profita pour envahir l’espace, nous laissant dans un petit recoin. Il hurla sa victoire et sa domination sur mon corps. Exactement, le trait des métamorphes me dégoûtant le plus : leur besoin de supériorité incontrôlable. Mais cette victoire n’était pas suffisante. Sa domination allait plus loin : il la voulait totale et dans le sang. Un sentiment de profond dégoût explosa pleinement en moi pour la première fois, s’échappant d’une prison dont les barreaux venaient de s’ouvrir. Je me retins de vomir. Il fallait que je m’éloigne ou que je fasse disparaître cet animal aux penchants écœurants. La cellule, d’un noir infini, se matérialisa à côté de loup. Celui-ci voulut s’en éloigner, mais le sentiment libéré, tel un flux magique, poussa Loup dans la cellule qui se referma sur lui.
Tigre en sauta de joie. Je l’avais aidé à vaincre. Son aura se déploya, avide de jeux plus subtils mais tout aussi sanglants. Chaque créature pouvant se mouvoir serait amusante, jusqu’à ce qu’il s’en lasse et la brise. Il se délecterait de la souffrance des autres, tel un roi fou. Tigre sauta sur moi. Il ne me laisserait pas vivre, mais il ne s’amuserait pas avec moi. Des flashs de mon frère me parvinrent. Depuis la mort de nos parents, il était à la fois notre père et notre mère. Je l’admirais pour cela. Lui n’avait personne sur qui se reposer. Une grille grinça. Quant à ma sœur, sa témérité m’effrayait car elle pouvait engendrer sa mort. Elle était débordante de confiance, elle n’hésitait pas à aller de l’avant. La grille éclata. Je découvris l’admiration réconfortante et chaleureuse que l’on peut avoir pour les êtres chers, ainsi que la confiance nous liant les uns aux autres. Avant que Tigre ne me broie le cou, il se retrouva dans une seconde prison, feulant sa rage et sa défaite.
Toujours allongé au sol, j’ouvris les yeux émergeant de mon combat onirique. Christophe, Thierry et Arnaud, l’alpha de La Meute et la voix que je n’avais pas reconnue étaient face à moi, derrière une rangée d’énormes barreaux.
- Vous allez me tuer ? demandai-je faiblement.
- Je ne pense pas. Doc ? répondit Arnaud.
Thierry semblait perplexe :
- Je ne sais pas. Je vais faire des analyses et le garder en quarantaine pour voir.
- Comment te sens-tu ? me demanda l’alpha le visage neutre.
- J’ai mal partout et j’ai faim.
- On va t’apporter quelque chose. Repose-toi.
Puis tous sortirent. J’entendis Christophe s’éloigner en courant, tandis que l’alpha donnait ses derniers ordres.
S’il y a un changement préviens-moi immédiatement. Il reste en cage tant que la situation n’est pas claire.
Puis il s’éloigna.
Une demi-heure plus tard, j’avais réussi à m’asseoir. Tous mes muscles étaient courbaturés comme si je venais de nager un cent kilomètres. J’entendis deux personnes approcher, bien avant qu’elles ne passent la porte de l’infirmerie.
Maggie et Christophe entrèrent tous deux les bras chargés. Une sublime odeur de viande grillée me parvint, me faisant saliver d’avance. Ils me présentèrent de la viande, de la viande et encore de la viande. Un vrai menu bien équilibré.
Maggie me serra à travers les barreaux, les yeux embués.
- Je croyais que l'on t’avait perdu.
- Laisse le manger, sourit Christophe.
Je ne me fis pas prier. Un repas et une prise de sang plus tard, j’allai un peu aux nouvelles essayant de démêler le vrai, du cauchemar.
- C’est fini ?
- Oui, m’assura Christophe. Tu t’es transformé et tu es revenu.
Le doc entra :
- Non, ce n'est pas fini. Tes analyses sont anormales. Présentes-moi ton bras, il faut que je revérifie.
- Anormales, comment ? m’inquiétai-je.
Il ne répondit pas et disparut. Un silence s’installa, personne n’osant parler. Thierry réapparut, la mine grave :
- Je suis désolé, mais tu restes en cage.
- Pourquoi ? s’indigna Maggie.
- Son taux de virus dans le sang est toujours dix fois supérieur à la limite. Il peut sombrer dans la folie d’un instant à l’autre.
Maggie accusa la nouvelle.
- Je me sens bien. Pas de voix dans ma tête. Pas d’envie de sang. Quoiqu'un autre steak ne serait pas de refus.
Mon trait d’humour fit un bide.
***
Le lendemain, Christophe et Thierry étaient présents alors que le soleil se levait à peine. Ils me saluèrent, puis le doc me demanda de me transformer.
- Vous avez un mode d’emploi ? demandai-je septique.
- Pense à un loup, tenta Christophe.
J’inspirai un grand coup, me préparant à la douleur. Elle ne vint pas. Mon corps changea lentement. D’abord mes os s’allongèrent, mes muscles roulèrent sous ma peau. Une fourrure de divers tons de gris, et un peu de noir apparut sur toute la superficie de mon corps. Puis, je finis par basculer à quatre pattes tandis que la transformation s’achevait. Je venais de passer d’humain à loup en une dizaine de secondes, sans souffrance atroce et plutôt facilement. Mes sens m’apparurent encore plus développés. Déjà en humain, j’avais du mal à traiter toutes ces nouvelles informations dues à ma nouvelle condition, en loup cela m’hébétait complètement.
Thierry me fit une prise de sang dans cette forme puis me demanda de rechanger. Il me reprit du sang. Il va pouvoir ouvrir une banque de sang rien qu’avec moi, si ça continue.
Plongé dans ses pensées, le doc me regarda longuement, deux fioles de sang en main. Quelque chose le taraudait. Sa voix hésita :
- Maintenant en tigre.
Ce que je fis. La transformation prit autant de temps. Mon visage fut le premier à totalement changer. Une fourrure orange et noir épaisse couvrit mon corps en même temps qu’une queue poussait. Mes mains, puis mes bras, firent place à des pattes. Ensuite, le reste de mon corps changea simultanément. J’étais bien plus grand en tigre qu’en loup. Ma perception était différente comparée à ma forme de loup, mais tout aussi déroutante.
- Rapproche-toi.
Encore ?! Mais il fait la collection ou quoi ?!
- Tu peux reprendre ta forme humaine, après j’en aurai fini, m’avertit-il.
Je m’exécutai. Il me reprit du sang et me laissa faible et affamé.
- J’ai faim, râlai-je alors que Thierry disparaissait dans son labo.
Christophe se mit à rire. Il saisit une blouse blanche et me la lança.
- Habille-toi, je vais chercher quelque chose.
Il réapparut peu de temps après avec un jambon cru entier et un couteau. Il commença à découper de grosses tranches.
- Se transformer donne toujours aussi faim ?
- Oui, surtout quand tu les enchaînes comme tu viens de le faire.
- C’est pour ça que le doc a hésité ?
- Non… Ce qu’il t’a demandé était jusqu’à maintenant inconcevable.
J’affichai une mine perdue.
- Les métamorphes ne peuvent se changer qu’en un seul animal, pas deux ! Même les enfants de deux métamorphes d’animaux différents héritent d’un seul animal, m’expliqua t-il.
Je devais toujours faire une tête bizarre, car il reprit :
- Tu viens de te transformer en loup, puis en tigre. C’est du jamais vu !
- Comment a-t-il su que je pourrais ?
- Ce matin lorsque tu étais encore au milieu de ta transformation et que tu commençais à perdre la raison, on t’a vu te transformer en loup, puis de loup en tigre, avant de redevenir humain. Soit cette observation lui a mis la puce à l’oreille, soit il l’a vu dans tes résultats sanguins.
- Et c’est grave ?
- J’en sais rien, à ma connaissance tu es le premier.
Thierry réapparut et les résultats tombèrent : toujours dix fois trop de virus dans mon sang, quelle que soit ma forme…
La série est dispo sur Amazon.
Tome 1 : https://www.amazon.fr/Basculement-H.....dp/B07SWR6TZ7/
ATTENTION : si vous souhaitez lire le roman, ce qui suit est un SPOIL (c'est un des chapitres)
English version : https://www.furaffinity.net/view/44695760/
- Maggie, appelle Thierry, dit Christophe sans élever la voix, comme si elle se trouvait à côté de nous.
Il me prit dans ses bras lorsque mes genoux lâchèrent. J’avais l’impression d’être une plume pour lui. Il traversa l’allée, passa devant Maggie qui raccrochait le téléphone et qui lui emboîta le pas
- Quelles sont mes chances d’infection ?
- Cent pour cent, me garantit Christophe.
- Je demandais pour être sûr… Je préférais tes annonces précédentes concernant ce sujet.
- Ton corps peut encore rejeter le virus…
- Combien de chance ? demandai-je.
- Infime… La salive est un vecteur de transmission extrêmement puissant pour le VLS.
- J’espère que je ne perdrai pas mon sens de l’humour au moins ?! Il me fit un pâle sourire.
Deux minutes plus tard, il me déposa sur un des lits de l’infirmerie, l’air grave.
- Si tu veux mettre le plus de chances de ton côté, il faut que tu restes calme et que tu acceptes ce que tu vas devenir. Il faudra également contrôler la bête qui va naître en toi. Rien n’est facile dans ce qui t’attends.
Maggie me regardait, l’air livide, les larmes aux yeux, remplis de regrets.
- Je ne suis pas mort. Il ne faut pas te mettre dans cet état.
Elle partit.
- J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
Christophe fit non de la tête. Puis il découpa à l’aide d’un ciseau mes vêtements afin de traiter mes blessures.
- Tu parlais d’une bête ?
- Oui. Le Virus Lupus Satanis transforme la personnalité du porteur. Il met en exergue les pulsions primaires, animales. Le plus souvent le VLS développe nos penchants pour la violence, l’envie de chasser, de dominer, de tuer… Certains développent une rage incontrôlable, d’autres meurent de chagrin. Je connais des garous qui se sont mis à se délecter de la terreur qu’ils inspirent. Ces changements, tu ne les remarqueras peut-être même pas, comme s’ils avaient toujours fait parti de toi. Soit tu arriveras à te contrôler, soit tu sombreras dans la folie.
Cette fois, c’était la merde. J’avais une chance sur deux d’y rester sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Ne pas avoir le choix, ne pas être maître de mon destin, était ce que je détestais le plus. Il ne me restait que quatre jours, quatre putain de jours de stage. J’avais filé –presque– droit, minimisant les risques, pourtant nombreux, pendant plusieurs semaines. Et pour une guéguerre de filles, je me retrouvais dans cette situation.
Le médecin arriva alors que j’étais allongé, plongé dans mes pensées. Christophe avait tiré une chaise et s’était assis à côté de moi. La magie était à nouveau maîtresse sur le monde.
- Si vous m’avez encore fait venir pour… Sa voix mourut. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- Morsure, répondit Christophe d’un ton anormalement neutre.
- Et son bras ?
- Morsure.
- Qui ?
- Emma et Caroline. Dans cet ordre, à trois secondes d’intervalle.
- Qu’est-ce qui leur a pris ?! questionna le doc, les yeux écarquillés.
Il se reprit rapidement mais ses mouvements étaient nerveux. Il retira mes bandages. Mes blessures étaient déjà en train de se refermer. Il jura et me fit une prise de sang. Il s’éloigna avec le liquide rouge en grommelant.
Je reportais mon attention sur Christophe. Celui-ci affichait un air de regret.
- Ce n’est pas ta faute, le réconfortai-je.
Il me regarda dans les yeux tandis que son expression devenait soudainement dure.
- Oh, ce n’est pas comme si mon rôle était de te protéger, dit-il sarcastique.
- Je serais mort bien avant ça, si tu n’avais pas été là.
- Donc parce qu’avant j’ai bien fait mon boulot, je peux laisser passer cette erreur, railla-t-il, amer.
- Tu peux laisser passer cette erreur, parce que je t’en fais la demande. Cela n’avancera personne, que tu t’en croies coupable. Je n’avais pas envisagé cette option, car dans la vie je préfère prendre le moins de risque possible. Je choie ma vie, même si jusqu’ici elle était plutôt monotone. Je vois tout cela comme une expérience, peut-être la dernière, certes.
- Tu dis ça maintenant, mais qu'en sera-t-il une fois ton cauchemar commencé ? Regarde Maggie : si elle avait le choix, elle préférerait être humaine. Et Tiphanie, tu as vu ce que sa rancœur a apporté !
- Je ne suis pas Maggie, ni Tiphanie. Je ne vais peut-être même pas survivre. Je veux simplement que tu ne te bourres pas le mou, quoi qu’il advienne.
Il ne répondit pas.
- S’il te plaît, promets-le-moi, le relançai-je.
Il quitta l’infirmerie.
Thierry réapparut.
- Tu es fortement infecté. Ton cas devrait être rapidement réglé.
Il faudra que je change de médecin traitant, celui-ci n’a aucun tact.
- Ce qui veut dire ?
- Le virus va se développer dans tout ton corps. Une fois que cela sera fait, la métamorphose commencera. Ensuite trois options : tu mourras, tu deviendras fou, ou tu seras un métamorphe loup ou tigre.
- Je coche le troisième choix, n’importe quelle option m’ira.
- Ahhh, les jeunes…Si ça pouvait être aussi simple…
Ahh, les vieux …
***
À midi, Maggie apporta deux super plateaux repas : viande XXL. Nous mangeâmes ensemble. Cette fois, j’engloutis le demi kilo de viande et les pâtes.
- Maggie, puis-je téléphoner ?
- Bien sûr !
Elle m’apporta le téléphone. Je composai le numéro de la maison.
- Salut sœurette.
- Coucou frérot.
Je pris une intonation grave.
- Je t’appelle pour vous informer que je ne rentrerai pas pendant quelques jours. Je pris un air super heureux. Les métamorphes m’offrent des vacances pour me remercier !! Je pars pour la Provence !
- Pourquoi le sud de la France ? Tu ne pouvais pas choisir l’Italie ? Ou la Corse ?
- Ils m’ont limité à un budget, mentis-je. Et comme j’avais envie de soleil, j’ai opté pour la mer Méditerranée.
- Pfff chanceux. Je t’ai aidé, j’ai pas le droit à quelque chose ? demanda-t-elle jalouse.
- Je demanderai. Ou pas.
- Mouai. Je compte sur toi ! Je transmettrai l’info à Fabrice. Tu comptes revenir quand ?
- Ça dépendra de la vitesse à laquelle j’utilise la cagnotte, dis-je évasivement.
- Et tu pars quand ?
Je pris une voix légèrement excitée :
- Ce soir !
- Quoi ! Aussi précipitamment ?! Pfff… éclate-toi bien et envois nous une carte postale.
- Je ne sais pas si j’aurai le temps avec toutes ces baignades de prévues, le sable chaud, le soleil, les apéros…
Elle raccrocha. Au moins, elle ne changeait pas. Je tendis le combiné à Maggie.
- Si jamais ça se passe mal… Appelle chez moi dans deux jours, demande de mes nouvelles, en t’inquiétant du fait que je ne t’ai pas appelé et que je devais le faire. Je vous laisserai trouver un prétexte pour ma mort. Si possible rendez leur mon corps, c’est plus facile pour le deuil.
- Tu vas t’en sortir ! me soutint Maggie, plus pour se convaincre elle-même.
- J’espère bien. C’est juste au cas où.
On tapa. Le doc entra.
- Je viens faire un nouvel examen.
Il vérifia mes blessures. Elles étaient brûlantes mais complètement refermées. Une belle peau rose remplaçait les traces de crocs. Il me prit un peu de sang, et partit l’analyser dans une salle à côté.
- Maggie ?
- Oui ?
- J’aimerais te poser une question, mais tu n’es pas obligée de répondre. Christophe pense que tu n’es pas heureuse. Est-ce le cas ?
- Ce n’est pas la joie, mais j’ai connu pire.
- Est-ce parce que tu es une métamorphe ?
Elle réfléchit.
- Il n’y a pas que ça, mais ça y fait beaucoup.
Je laissai un blanc. J’aurais aimé qu’elle continue, mais je ne voulais pas la forcer.
- Le plus souvent, la hiérarchie des changeformes est sur la base de dominé – dominant. Comme tu as pu le voir, je suis plutôt en bas de la chaîne. Ce n’est pas toujours facile. J’ai eu de bons moments avec ma première meute, mais celle-ci n’a pas tenu. Mes expériences suivantes furent abominables. Tout dépend de l’alpha et des règles qu’il a établies. Chaque meute peut avoir ses propres règles et de nombreuses meutes sur Paris sont dirigées par la force brute, sans véritable équité. Depuis ma dernière expérience, et grâce à mon travail à l’ambassade, j’ai pu éviter jusque là de rejoindre à nouveau une meute. Mais être seule est tout aussi difficile.
Thierry entra à nouveau. Il s’approcha et m’ausculta les yeux. Il avait l’air inquiet. Maggie le remarqua et le suivit à l’extérieur de l’infirmerie. Maggie resta dans l’encadrement de la porte. Ils chuchotèrent. Maggie se décomposa avant de revenir vers moi.
- Qu’est-ce qu'il a ?
Elle ne dit rien.
- Aie ! C’est mauvais à ce point-là ? dis-je en rigolant.
Elle rassembla son courage.
- Le virus s’est énormément développé. Il est très virulent…
Et…
- La transformation aurait dû commencer.
- C’est grave ?
- Je ne sais pas, mais cela inquiète le doc.
Elle resta avec moi jusqu’à sa reprise du travail. À son départ, mon état n’avait pas évolué d’un pouce.
***
Vers le milieu de l’après-midi, une douleur s’éleva dans mon pied gauche. Au premier abord, je ne relevai rien d’anormal, cependant le calvaire empira rapidement. Je ne pus retenir plusieurs gémissements. C’était comme si on avait attaché le bout de mon pied à un camion et que celui-ci tirait inlassablement.
Le doc arriva. Il vit rapidement que mon pied s’était allongé de plusieurs centimètres. Un nouveau pic de douleur me fit hurler. Des larmes coulèrent sur mes joues.
Le souffle court, les paroles saccadées, je réussis à parler :
- Des antidouleurs ?!
- Je suis désolé, cela ne servirait à rien, me répondit Thierry.
- S’il vous plaît, suppliai-je
Il me fit non de la tête, le regard sincèrement désolé.
De nouveau le camion tira.
- AAaaaaaaaaaaaaaaaaah !
Je saisis mon pied anormalement long, essayant de l’empêcher de s’allonger davantage. Cela ne servit à rien. Un nouvel élan de torture me parcourut. Une douleur vive et lancinante continua de marteler mon pied, remontant dans le genou. Celui-ci grinça, je me mis à taper le matelas de toutes mes forces sous la souffrance. Mes orteils rejoignirent la partie. Je hurlais lorsque plusieurs tendons se rompirent face à l’étirement. Puis les transformations cessèrent, me laissant avec une jambe trop courte, un genou inverse dont l’os était visible, un pied et des orteils longs. Le tout ne ressemblant à rien d’humain, ni d’animal. La douleur diminua à la limite du supportable. Mon lit était trempé, mon visage inondé par les larmes. Ma voix était cassée d’avoir hurlé à la mort. Je souffrais.
Le répit ne dura que quelques minutes. Mon épaule droite picota, ma peau fit place à une fourrure orange et noir. Elle poussa et poussa, au point que j’avais l’impression d’avoir une perruque de cheveux longs sur l’épaule. Le virus choisit ensuite de changer quelques-uns de mes organes internes. Je vomis à deux reprises. J’avais l’impression que des coups de batte m’étaient donnés de l’intérieur. À bout de forces, mes hurlements se transformèrent en gémissements. Je m’évanouis en début de soirée, lorsque ma main droite commença à changer et qu’une oreille de loup se formait sur le haut de mon crâne.
Une présence me réveilla. Mon corps n’était que douleur et souffrance. J’étais par terre. J’entrevis Christophe. J’eus énormément de mal à parler, ma mâchoire inférieur s’étant avancée de quelques centimètres. Malgré mon état déplorable, l’esprit embrumé et ma vision trouble, je saisis tout de même l’occasion de lui parler.
- Dehande hoi hardon, essayai-je d’articuler.
Il comprit que j’étais réveillé. Il s’approcha des barreaux de la cage. Tiens, je suis dans une cage… C’est bizarre comme traitement médical…
- Dehande hoi hardon, repris-je lentement.
Il mit du temps à comprendre ou à formuler :
- Je te demande pardon, j’aurais dû te protéger.
Nouveau supplice, comme si on m’enfonçait un pic à glace dans le crâne. Mon visage se crispa, les larmes voulurent perler, mais rien ne sortit. Je dus attendre un peu pour reprendre ma respiration.
- Je he hardonne !
Il fallait qu’il dépasse cette épreuve, quel qu’en soit le résultat. Même si cela prendrait du temps, ces trois mots l’aideraient. Ma tête redevint souffrance. Je perdis à nouveau connaissance. Cependant, je crus entendre Christophe m’ordonner de rester en vie.
***
Des voix criaient à côté de moi. J’émergeais, ébloui par la lumière du jour.
- C’est fini ! conclut Thierry.
Qu’est-ce qu’est fini ?
- Mais il n’a cessé de se transformer tout au long de la nuit, supplia Christophe.
- Cela fait trop longtemps qu’il se transforme, nous ne pouvons plus rien pour lui, dit une voix connue mais dont le nom ne me revint pas.
Je ne sentais plus mon corps, juste un amas de douleur. Je ne voyais que d’un œil et toutes les couleurs semblaient délavées.
- Le virus est dix fois plus concentré que la limite la moins acceptable ! Il ne pourra pas revenir, regretta le doc.
Personne ne sembla avoir remarqué mon réveil. Les sens des métamorphes n’étaient plus ce qu’ils étaient …
- Il vaut mieux abréger ses souffrances et ne pas attendre qu’il perde la raison, reprit calmement Thierry.
Christophe ne répondit pas.
Ils vont me buter !
Je parvins à pivoter ma tête de quelques degrés et aperçus l’étendue des dégâts dans un miroir collé sur une porte de placard. J’étais allongé au fond de la cage, à moitié recroquevillé. Mon visage était encore majoritairement humain. Cependant, ma mâchoire inférieure était trop large et avancée, couverte d’un duvet gris. Mes oreilles avaient disparu, laissant la place à deux oreilles de loup, une bien droite au-dessus de ma tête, l’autre sans poil à l’exact emplacement de mon oreille humaine. Un de mes yeux était enflé comme si j’avais reçu un coup de poing. Mon corps était encore plus bizarre. Des touffes de fourrure étaient apparues ici et là, grises, noires, oranges, voire mêlées. Mon bras droit s’était transformé en une patte de loup alors que mon épaule, orange et noir, était massive et disproportionnée. Mon bras gauche était humain sauf ma main, qui était griffue et déformée. Ma colonne vertébrale s’était étendue, laissant apparaître une minuscule queue de loup. Ma jambe droite était quasiment devenue une patte de tigre. L’autre aussi sauf qu’elle se finissait par un pied humain poilu. Aucune proportion n’était respectée, j’étais devenu un monstre de foire.
Je refermai mon œil valide. Le choix ne m’était pas donné, j’allais simplement mourir. Je voulus protester. Un grognement sorti de ma bouche. Un conflit hurlait en moi : le loup dominant, ne voulant pas céder face à un autre. Quant au tigre, il s’amusait de l’excitation du loup, le poussant toujours d’avantage. J’observais la scène impuissant. Si j’intervenais, l’un ou l’autre me tuerait facilement. J’avais choisi de mourir. Voilà ce qu’avait choisi ma partie humaine : la mort par peur du danger, par simple calcul des probabilités.
Hors de question ! Je me dirigeai vers le tigre, et me plaçai devant lui. Celui-ci arrêta d’ennuyer le loup. L’aura de ce dernier en profita pour envahir l’espace, nous laissant dans un petit recoin. Il hurla sa victoire et sa domination sur mon corps. Exactement, le trait des métamorphes me dégoûtant le plus : leur besoin de supériorité incontrôlable. Mais cette victoire n’était pas suffisante. Sa domination allait plus loin : il la voulait totale et dans le sang. Un sentiment de profond dégoût explosa pleinement en moi pour la première fois, s’échappant d’une prison dont les barreaux venaient de s’ouvrir. Je me retins de vomir. Il fallait que je m’éloigne ou que je fasse disparaître cet animal aux penchants écœurants. La cellule, d’un noir infini, se matérialisa à côté de loup. Celui-ci voulut s’en éloigner, mais le sentiment libéré, tel un flux magique, poussa Loup dans la cellule qui se referma sur lui.
Tigre en sauta de joie. Je l’avais aidé à vaincre. Son aura se déploya, avide de jeux plus subtils mais tout aussi sanglants. Chaque créature pouvant se mouvoir serait amusante, jusqu’à ce qu’il s’en lasse et la brise. Il se délecterait de la souffrance des autres, tel un roi fou. Tigre sauta sur moi. Il ne me laisserait pas vivre, mais il ne s’amuserait pas avec moi. Des flashs de mon frère me parvinrent. Depuis la mort de nos parents, il était à la fois notre père et notre mère. Je l’admirais pour cela. Lui n’avait personne sur qui se reposer. Une grille grinça. Quant à ma sœur, sa témérité m’effrayait car elle pouvait engendrer sa mort. Elle était débordante de confiance, elle n’hésitait pas à aller de l’avant. La grille éclata. Je découvris l’admiration réconfortante et chaleureuse que l’on peut avoir pour les êtres chers, ainsi que la confiance nous liant les uns aux autres. Avant que Tigre ne me broie le cou, il se retrouva dans une seconde prison, feulant sa rage et sa défaite.
Toujours allongé au sol, j’ouvris les yeux émergeant de mon combat onirique. Christophe, Thierry et Arnaud, l’alpha de La Meute et la voix que je n’avais pas reconnue étaient face à moi, derrière une rangée d’énormes barreaux.
- Vous allez me tuer ? demandai-je faiblement.
- Je ne pense pas. Doc ? répondit Arnaud.
Thierry semblait perplexe :
- Je ne sais pas. Je vais faire des analyses et le garder en quarantaine pour voir.
- Comment te sens-tu ? me demanda l’alpha le visage neutre.
- J’ai mal partout et j’ai faim.
- On va t’apporter quelque chose. Repose-toi.
Puis tous sortirent. J’entendis Christophe s’éloigner en courant, tandis que l’alpha donnait ses derniers ordres.
S’il y a un changement préviens-moi immédiatement. Il reste en cage tant que la situation n’est pas claire.
Puis il s’éloigna.
Une demi-heure plus tard, j’avais réussi à m’asseoir. Tous mes muscles étaient courbaturés comme si je venais de nager un cent kilomètres. J’entendis deux personnes approcher, bien avant qu’elles ne passent la porte de l’infirmerie.
Maggie et Christophe entrèrent tous deux les bras chargés. Une sublime odeur de viande grillée me parvint, me faisant saliver d’avance. Ils me présentèrent de la viande, de la viande et encore de la viande. Un vrai menu bien équilibré.
Maggie me serra à travers les barreaux, les yeux embués.
- Je croyais que l'on t’avait perdu.
- Laisse le manger, sourit Christophe.
Je ne me fis pas prier. Un repas et une prise de sang plus tard, j’allai un peu aux nouvelles essayant de démêler le vrai, du cauchemar.
- C’est fini ?
- Oui, m’assura Christophe. Tu t’es transformé et tu es revenu.
Le doc entra :
- Non, ce n'est pas fini. Tes analyses sont anormales. Présentes-moi ton bras, il faut que je revérifie.
- Anormales, comment ? m’inquiétai-je.
Il ne répondit pas et disparut. Un silence s’installa, personne n’osant parler. Thierry réapparut, la mine grave :
- Je suis désolé, mais tu restes en cage.
- Pourquoi ? s’indigna Maggie.
- Son taux de virus dans le sang est toujours dix fois supérieur à la limite. Il peut sombrer dans la folie d’un instant à l’autre.
Maggie accusa la nouvelle.
- Je me sens bien. Pas de voix dans ma tête. Pas d’envie de sang. Quoiqu'un autre steak ne serait pas de refus.
Mon trait d’humour fit un bide.
***
Le lendemain, Christophe et Thierry étaient présents alors que le soleil se levait à peine. Ils me saluèrent, puis le doc me demanda de me transformer.
- Vous avez un mode d’emploi ? demandai-je septique.
- Pense à un loup, tenta Christophe.
J’inspirai un grand coup, me préparant à la douleur. Elle ne vint pas. Mon corps changea lentement. D’abord mes os s’allongèrent, mes muscles roulèrent sous ma peau. Une fourrure de divers tons de gris, et un peu de noir apparut sur toute la superficie de mon corps. Puis, je finis par basculer à quatre pattes tandis que la transformation s’achevait. Je venais de passer d’humain à loup en une dizaine de secondes, sans souffrance atroce et plutôt facilement. Mes sens m’apparurent encore plus développés. Déjà en humain, j’avais du mal à traiter toutes ces nouvelles informations dues à ma nouvelle condition, en loup cela m’hébétait complètement.
Thierry me fit une prise de sang dans cette forme puis me demanda de rechanger. Il me reprit du sang. Il va pouvoir ouvrir une banque de sang rien qu’avec moi, si ça continue.
Plongé dans ses pensées, le doc me regarda longuement, deux fioles de sang en main. Quelque chose le taraudait. Sa voix hésita :
- Maintenant en tigre.
Ce que je fis. La transformation prit autant de temps. Mon visage fut le premier à totalement changer. Une fourrure orange et noir épaisse couvrit mon corps en même temps qu’une queue poussait. Mes mains, puis mes bras, firent place à des pattes. Ensuite, le reste de mon corps changea simultanément. J’étais bien plus grand en tigre qu’en loup. Ma perception était différente comparée à ma forme de loup, mais tout aussi déroutante.
- Rapproche-toi.
Encore ?! Mais il fait la collection ou quoi ?!
- Tu peux reprendre ta forme humaine, après j’en aurai fini, m’avertit-il.
Je m’exécutai. Il me reprit du sang et me laissa faible et affamé.
- J’ai faim, râlai-je alors que Thierry disparaissait dans son labo.
Christophe se mit à rire. Il saisit une blouse blanche et me la lança.
- Habille-toi, je vais chercher quelque chose.
Il réapparut peu de temps après avec un jambon cru entier et un couteau. Il commença à découper de grosses tranches.
- Se transformer donne toujours aussi faim ?
- Oui, surtout quand tu les enchaînes comme tu viens de le faire.
- C’est pour ça que le doc a hésité ?
- Non… Ce qu’il t’a demandé était jusqu’à maintenant inconcevable.
J’affichai une mine perdue.
- Les métamorphes ne peuvent se changer qu’en un seul animal, pas deux ! Même les enfants de deux métamorphes d’animaux différents héritent d’un seul animal, m’expliqua t-il.
Je devais toujours faire une tête bizarre, car il reprit :
- Tu viens de te transformer en loup, puis en tigre. C’est du jamais vu !
- Comment a-t-il su que je pourrais ?
- Ce matin lorsque tu étais encore au milieu de ta transformation et que tu commençais à perdre la raison, on t’a vu te transformer en loup, puis de loup en tigre, avant de redevenir humain. Soit cette observation lui a mis la puce à l’oreille, soit il l’a vu dans tes résultats sanguins.
- Et c’est grave ?
- J’en sais rien, à ma connaissance tu es le premier.
Thierry réapparut et les résultats tombèrent : toujours dix fois trop de virus dans mon sang, quelle que soit ma forme…
La série est dispo sur Amazon.
Tome 1 : https://www.amazon.fr/Basculement-H.....dp/B07SWR6TZ7/
Category Story / Transformation
Species Werewolf / Lycanthrope
Size 120 x 93px
File Size 317.7 kB
FA+

Comments